CHOCOLAT ou 2 clowns pour le prix d’un

CHOCOLAT
ou 2 clowns pour le prix d’un

Ce film narre l’histoire, au tournant du 19° et 20° siècles, d’un duo de clowns, Footit et son comparse Chocolat (1), premier clown noir qui eut son heure de gloire, à Paris, avant de tomber complètement dans l’oubli.

CHOCOLAT ou 2 clowns pour le prix d’un

Deux clowns pour le prix d’un, c’est ainsi que le patron et maître Jacques du Cirque Delvaux présente la première apparition de Footit et Chocolat sur la piste. Pour le film Chocolat, on pourrait dire deux films pour le prix d’un. En effet, Chocolat présente la vie du fameux clown dans l’atmosphère raciste de l’époque mais aussi l’histoire de son ambition, stimulée par son statut et conclue par l’échec : devenir un homme comme les autres.

C’est sous le nom de Kananga, que le héros apparaît dans un petit cirque où il est présenté comme le roi du pays des mille collines, chaînon manquant (sous entendu entre l’homme et le singe), avec ses cris gutturaux, ses roulement d’yeux, un fémur au poing, un collier de dents humaines, effrayant femmes et enfants et… gagnant de quoi vivre et perdre au jeu.

Après cette entrée spectaculaire, bien connotée, apparaissent les multiples facettes du racisme que subit le héros et auquel d’une certaine façon il se prête. Au cirque, avec ses camarades de jeu – tu finiras à poil comme en Afrique, en Afrique ce n’est pas avec des dés qu’on joue mais avec les os des blancs – plus subtil quand Georges-Footit qui va l’embaucher, lui demande avec une certaine bienveillance, en parlant du singe qu’il est en train de caresser : c’est un garçon ou une fille ?… Tu me comprends ? Un léger temps mort, Kananga se retourne, brutalement, poussant un cri menaçant, effrayant Georges et répond doucement c’est une femelle, on ne dit pas fille chez les singes.
Dans cette scène, l’image en 3 plans illustre la phrase du directeur du cirque sur le chaînon manquant : Georges au premier plan, le singe au fond et Kananga entre les deux.
Racisme inconscient accepté quand, sur l’injonction de Delvaux, – Kananga c’est bon pour un roi nègre, pas pour un clown – Georges le baptise Chocolat et lui explique son rôle dans le duo : tu es le pitre, l’idiot…

CHOCOLAT ou 2 clowns pour le prix d’un

Après avoir, pour gagner sa vie, joué les cannibales, il devient le partenaire de Footit et reçoit, tous les soirs, sa ration de coups de pied au cul qui vont satisfaire la clientèle et conduire le duo à une importante promotion : se produire dans le Nouveau Cirque à Paris. Où la bonne société se presse et où ils connaissent la gloire et, pour Chocolat, le même racisme ambiant auquel il sait répondre. Au Musée Grévin où il a sa statue de cire, des journalistes : Il paraît que vous ne savez pas écrire. Il paraît aussi que je suis incapable de faire rire. Comment se nomme votre prochain numéro ? C’est Guillaume Tell, un lointain cousin suisse. Mais nettement moins beau que moi… Et, dans la presse, Footit et son nègre triomphent au Nouveau Cirque.

Ce succès sur la piste le fait rêver de passer à la scène pour interpréter Roméo et Juliette que Camille, la jeune et belle écuyère du cirque Delvaux, lui a fait découvrir et qu’il a lu plusieurs fois. Victor, un Haïtien, compagnon de cellule, emprisonné pour propos subversifs lui conseille plutôt de jouer Othello qui n’a jamais été joué par un Noir en France.

Cette idée souterraine va rejaillir quand le duo est sollicité pour une campagne publicitaire où, sur un affiche pour le chocolat Félix Potin, avec un contrat fort lucratif, il va apparaître caricaturé, simiesque, à coté de Footit : Chocolat Félix Potin : battu mais content…

Magnifique. On est tous d’accord, se félicitent Georges, le directeur du cirque, le directeur de Félix Potin, sans demander son avis à Chocolat qui s’insurge : Vous faites de moi, une attraction, un animal de foire. Pourquoi vous me dessinez comme ça. C’est moi ? C’est mon visage ?

Sa révolte va se concrétiser sur la piste où Chocolat donne un coup imprévu à Footit qui en tombe à la renverse, physiquement et mentalement. Chocolat, sous les éclats de rire : Eh oui M Footit, vous ne rêvez pas. Et en aparté. Tu vois, ça marche aussi dans ce sens ! C’est fini, Georges.
Il quitte, triomphant, la piste. Tandis que Footit, effondré, salue tristement et se retire vers les coulisses où la caméra l’attend, en contre-plongée, le montre désemparé, écrasé par la masse du cirque et des spectateurs hilares, sur les épaules.

CHOCOLAT ou 2 clowns pour le prix d’un

Pour être Othello, il joue, avec le directeur du Théâtre Antoine, de la couleur de sa peau – Qui d’autre que moi peut jouer Othello avec autant de réalisme. Il est présenté comme un Othello, plus vrai que nature à l’acteur qui va jouer Iago : avec vous, le public ne sera pas chocolat et trompé sur la marchandise.

Il a connu et connaît aussi le racisme dur, celui qu’ont subi ses parents à Cuba, la mère dans les champs de canne à sucre, le père serviteur, humilié, faisant le caniche, sous ses yeux ; son arrestation par la police parisienne, comme sans papier, sur dénonciation de son ancienne patronne ; le traitement violent par les policiers en prison qui le passent au balais brosse sous un jet d’eau pour lui montrer qu’il ne sera toujours qu’un négro.
Le racisme dur, institutionnel, lors de l’Exposition coloniale qu’il visite avec Marie et ses enfants où, devant le zoo humain, on entend la voix d’un guide : Vous êtes en présence de sauvages les plus primitifs… mission civilisatrice tandis que des enfants blancs jettent des pièces que se disputent les enfants exposés. Un jeune Noir, en colère, sort d’une case et interpelle, dans un champ-contre champ qui devient de plus en plus vif, un Chocolat muet, interloqué, dans une langue qu’il ne comprend pas, à coté d’un panneau : Défense de donner à manger aux indigènes, ils sont nourris.

Le plus douloureux est l’échec final dans son rôle d’Othello, hué, par un public raciste : scandaleux, reviens au cirque.

Fuyant alors le théâtre, il est rattrapé par une bande de nervis qui massacrent sa main droite, la main qui vient d’étrangler Desdémone, la femme blanche, la main du joueur qui n’a pas payé ses dettes : c’est celui qui a voulu jouer Othello, il en porte encore l’habit et  le joueur pour ses dettes de jeu, qui est puni.

Kananga-Chocolat, Rafaël Padilla, son véritable nom qu’il espérait pouvoir porter un jour, a définitivement perdu sur tous les plans. Il finit balayeur dans un cirque misérable, atteint de tuberculose, avant d’être arrivé à la cinquantaine.

Il n’a pas connu que le racisme. Il se sent bien dans le petit cirque Delvaux où il a connu l’amour de Camille qu’il oubliera en profitant de sa richesse nouvelle, des femmes, de la vie facile de Paris. L’amour aussi de Marie qui le soutiendra jusqu’au dernier jour, elle même en butte au racisme de la voisinetraînée – d’une cliente au marché – c’est la femme du nègre. C’est elle, infirmière qui a fait jouer le duo des clowns dans un hôpital pour enfants et l’a présenté à un directeur de théâtre qui accepte sa proposition de jouer Othello : C’est gonflé. C’est sacrément gonflé. Le rôle n’a jamais été tenu par un acteur de couleur… ce sera un sacré coup de projecteur pour le théâtre… Mais je compte sur vous pour le remplir, ce théâtre.

S’il veut jouer ce rôle, c’est qu’il l’a très bien compris que toute la pièce, c’est l’échec d’Othello à devenir un homme comme les autres. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est à quel point il est Othello : un homme peu accessible à la jalousie. Et qui, une fois, excité par elle a été entraîné jusqu’aux derniers excès.

Car dans son entourage, s’il y avait le racisme auquel il savait répondre, il y avait aussi la jalousie des ambitions contre laquelle il était moins armé. Et qui a, aussi, nourri son ambition.
Jalousie de Camille qui le voit partir avec Footit : C’est quoi ton vrai nomEt lui, pourquoi il ne s’appelle pas Farine ou Pot de chambre ? Fais gaffe aussi, tu n’es pas sa chose à Footit…
Jalousie d’un clown concurrent du Nouveau Cirque qui dévaste la loge du duo.
Jalousie de Georges, qui lui reproche
d’en faire un peu trop, voiture, costumes, ses retards, de négliger son travail pour faire le joli cœur avec Camille puis pour Marie, mais qui cache probablement derrière ces remontrances un penchant homosexuel – on le voit dans un bistrot refuser une proposition, plus tard, lisant un journal avec un ongle verni. Dans un dialogue où Marie est dans l’axe de la caméra et il n’est vu que dans un miroir, il avoue : Moi aussi, je l’ai aimé, nourri, choyé. On m’a regardé comme si j’avais perdu la raison… Tout ça, pour quoi ? Pour qu’il me lâche en peine course. Pour vous plaire. Pour faire le beau au théâtre…
Jalousie chatouillée par Victor, le Haïtien subversif, pour la bonne cause : C’est toi l’artiste qui se fait botter le cul tous les soirs par un blanc ?… Il a peur de te perdre ton Footit. Sans son faire valoir, sa victime préférée, il redevient banal, à pleurer.
Jalousie qui s’exprime finalement dans la colère quand il dit à Georges : quand on touche la paie. C’est toi qui empoche le double. Le double du négro et tu n’es même pas sur l’affiche.

Chocolat qui avait une idée en tête. Il voulait changer. Changer quoi ? J’ai voulu changer de peau, stupide négro. J’étais pas mauvais. Tu étais mieux que ça. Tu étais un prince. J’ai pas trop su aller plus loin. Ensemble, on était les rois. On n’avait pas de limite.
Il restera Chocolat. Avec une ambiguïté souriante, Victor lui avait dit que Chocolat était son identité dans cette société et qu’il était chocolat, pris au piège.
Phrase qu’il assume,
au moment de mourir, devant Georges : il était Chocolat, le grand clown mais aussi chocolat, la victime. L’aventure est finie. Il ne sera jamais reconnu comme Rafaël Padilla.

CHOCOLAT ou 2 clowns pour le prix d’un

1 – Chocolat, réalisé par Roschdy ZEM, 2016, 110 mn. S‘inspire librement du livre Chocolat, clown nègre : l’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française de Gérard Noiriel, Bayard 2012. Interprètes principaux Omar SY (Rafaël Padilla dit Kananga puis Chocolat), Jammes Thierrée (Georges Footit), Clotilde Hesme (Marie).

NB : Une scène du film montre les frères Lumière en train d’enregistrer le duo des clowns. La séquence authentique, filmée par les Lumière est projetée en fin du film.
Actuellement sur les écrans, on peut voir,
Lumière ! l’aventure commence. Un film de Thierry Frémaux qui présente 108 films de 50 secondes sur les plus de 1 000 réalisés par les frères Lumière et leurs opérateurs envoyés à travers le monde.

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